Borges et la bibliothèque

In "Une journée avec Borges..."
Bibliothèque nationale de France, Paris.

 

Il est étrange que La Bibliothèque de Babel soit l'un des contes de Borges où, même s'il se réfère à la littérature comme dans tant d'autres textes, ces références aux livres, aux histoires, aux citations sont moins nombreuses et plus banales que ce que l'on aurait pu prévoir. Une bibliothèque exempte d'imaginaire littéraire est-elle une bibliothèque? Le lieu, l'administration de l'espace, les aspects et les détails de la construction de l'édifice, le nombre de livres, de pages, de lignes, de lettres racontent davantage que les livres ou que les histoires que les livres racontent ou que les citations, qui racontent tellement de choses. Mais, si l'on s'approche de la bibliothèque dans un conte énigmatique, contaminé d'irréalité, continuer à raisonner selon une logique réaliste ne serait ni juste ni réaliste. De même, l'omission n'est pas rare dans une écriture comme celle de Borges qui possède sa propre logique. Par exemple, une des occurrences une des plus connues parmi ses fréquentes remarques paradoxales, une de celles dont Borges aurait pu faire une "matière argentine" -comme l'on dirait la matière celtique- se trouve dans "L'écrivain argentin et la tradition" (Discussion) où Borges confirme l'authenticité du Coran en signalant que dans le Coran il n'y a pas de chameaux, qu'au contraire un imposteur aurait mis des chameaux, des caravanes de chameaux à chaque page. (L'observation est de Gibbon dans L'histoire du déclin et de la chute de l'Empire Romain) ou comme " jardin" est le mot qui manque dans le livre: Le jardin...)

Pour cela, ici et maintenant, je ne voudrais pas aborder la bibliothèque ni les auteurs, pas plus que les livres et leurs lecteurs mais, sans les ignorer, j'aimerais parler des tensions qui existent entre un lieu et les lettres, un va-et-vient qui fait de la bibliothèque le lieu commun, où toutes les lettres se concentrent. Je parcourrais l'itinéraire d'une aventure étrange qui part d'un lieu, un lieu sacré, pour arriver au sous-sol et devenir une lettre, une lettre sacrée, à tel degré que toutes les lettres s'originent là, un endroit où figurent tous les lieux et toutes les lettres. Légitimé par le nom, un lieu au pied de la lettre, fût-il un trou dans la cave, devient à son tour, lettre, titre, livre, espace, espoir.

* * * *

"Borges et la bibliothèque": le thème semble démesuré. Lorsqu'on le propose dans ces circonstances, la formulation implique quelque chose de plus, ou mieux, quelque chose de moins, puisque cela ne pourrait pas laisser d'être "Borges dans la bibliothèque". Cette localisation, dans un espace déterminé, est aussi une réduction, mais surtout dans le sens de "remettre en place". En disant "et" ou "dans" la bibliothèque, l'on se réfère à "l'univers de Borges" mais cette formule existe déjà sous la forme d'un titre et d'un livre (1) qui lui a été consacré, ici, en France, il y a quelques années.

Je dirais qu'il faisait allusion aux premières paroles d'un des contes de Borges qui représente un "pan" -un fragment et une totalité- du paysage littéraire d'aujourd'hui : "L'univers (que d'autres nomment la bibliothèque)", comme nous le savons, sont les premières paroles de "La Bibliothèque de Babel", un conte qui reprend à son tour "le caprice, l'imagination ou l'utopie de la Bibliothèque Totale", qui sont elles- mêmes les premières paroles d'une citation,(2) cette fois-ci de "la Bibliothèque Totale", publié aussi dans la revue Sur il y a quelques années. Il semblerait impossible, pour parler de Borges, d'éluder dès le début la mention de la citation, c'est-à-dire de commencer en évoquant un livre d'autrui ou un de ces textes littéraires auquel on fait référence, pour protéger sous de favorables auspices le début du discours lui-même. Comme une épigraphe, plus qu'une illustration, c'est une sorte de clef d'accès; semblable à la clef musicale, la citation indique, en tête de la partition, la tonalité à interpréter, c'est un mot de passe qui chiffre et indique à la fois l'orientation, le sens à suivre.

Dans les dernières décades on a beaucoup parlé de citations et de chiffres mais on n'a malgré tout pas assez insisté sur cette nécessité anaphorique du discours qui a recours à la citation comme clef et comme commencement. Comme s'il n'était pas possible d'utiliser le mot sans rendre compte que le mot avait déjà été utilisé auparavant, comme si le B qui introduit le début de la Bible avait été le modèle de tous les débuts à venir, alors que même ce premier commencement, "Genèse" pour certains, "l'En-tête" pour d'autres, qui commence par d'écrire les origines de l'univers, ne commençait pas par la première lettre (aleph) mais par la seconde (beth), dont les traits peuvent être associés de façon mystique à ceux d'une maison, la demeure universelle, l'univers.

A cette occasion, bien que j'aie tenté de les éviter, il ne m'a pas été possible de me passer des citations qui constituent un thème, qui, pour avoir été trop rebattu, est chaque fois plus difficile à aborder et qui a pris un retentissement majeur surtout grâce à Borges et à Walter Benjamin, un vrai bibliomane, passionné par une "collection" constitué des livres, d'abord, de citations, après.(3) Toutefois, dans l'espoir d'affaiblir ce sens prédominant mais sans y déroger, j'aimerais évoquer l'autre sens, plus fort, plus heureux à mon avis, que le mot cita a en espagnol, une langue où il signifie "encuentro", rencontre, un rendez-vous sentimental où l'amitié et l'amour se confondent qui par le biais de la passion peut se croiser avec le sens littéraire: "Galleotto fu il libro e chi lo scrisse".(4) C'est avec ce sens ambigu que je resterai pour le moment.

Il n'est pas surprenant que le sens de cita, celui d'une rencontre passionnée, se vérifie dans une bibliothèque de telle manière que, dans ce lieu privilégié pour les richesses du patrimoine et des archives, où le registre et la conservation des connaissances permettent la recherche (de ce qui a existé) comme l'investigation (de ce qui existera), c'est là que plus qu'en un autre lieu, la rencontre de Borges, avec Borges ou avec ses lecteurs, s'impose. C'est au différend de cette alternative verbale, sémantique, que celui qui parle aujourd'hui s'affronte malgré lui: d'un côté il obtient une rencontre désirée, une nouvelle conversation avec Borges, évoquant Buenos Aires, la rue Maipú, simulant, avec les mêmes paroles, un retour au début des années 80, et d'un autre côté, avec excès, il tente d'abolir les citations, de s'interdire la stratégie discursive de s'appuyer abusivement sur les stratégies à double tranchant que Borges a consacrées: l'ardeur /abstinence de citations, en alternance. Bien que l'inutilité de l'effort justifie le fait de ne pas l'entreprendre, il serait difficile d'adopter la ressource littéraire à laquelle Borges donne une échelle différente, plusieurs échelles, presque toutes, sans avoir recours à la parodie.

Pour cela, il est impossible de ne pas rester, sous quelque forme que ce soit, en marge de Borges; tout ce qui se dit, que ce soit ou non un commentaire sur son oeuvre, s'inscrit en marge de Borges. Il serait encore plus difficile de ne pas avoir recours à la répétition; comme dans les fatigants défis que son imagination inventait, comme les livres sacrés ou plus ou moins profanes où le problème avait déjà été posé, depuis l'Ecclésiastes jusqu'aux théories de la lecture, ses histoires, ses rhétoriques insistent qu'il est impossible de ne pas faire de citations; même plus, si je dis "Il n'existe rien d'autre que des citations", je serais en train d'en démontrer l'impossibilité de ne pas dire le déjà-dit.

De là à nier la citation -ou une de ses significations- cela ne serait rien de plus qu'une prétérition, c'est-à-dire une omission, ce que le mot signifie en latin, ou diverses omissions. Bien qu'il serait aventureux d'affirmer, d'une part, que Borges n'aurait jamais nommé cette figure car il ne peut y avoir de témoin de toutes les déclarations, d'autre part, si la fiction pouvait se porter garante des convictions, on pourrait évoquer un de ses textes les plus explicites:

"Omettre toujours un mot, avoir recours à des métaphores inadéquates et à des périphrases évidentes, est peut-être la façon la plus démonstrative de l'indiquer (5) ".

Bien que la métaphore ait été la figure récurrente, invoquée, inventoriée, théorisée par Borges, poétisée dans des écrits et des conférences, c'est lui, sans aucun doute le plus grand artisan de la omission qui a développé son esthétique à partir de cette figure de la négation qui est la prétérition. De l'ironie au paradoxe, en passant par les diverses formes de la contradiction, la prétérition lui sert, plus que pour persuader de ses raisons, à penser sa poésie ou à imaginer ses hypothèses, dans le sens conjectural et fulgurant de l'abduction. Dès qu'il existe une théologie négative ou une dialectique négative (6) , de la même façon on pourrait conjecturer que cette figure constitue l'archétype rhétorique de sa "poétique négative", une figure qui peut se refuser elle-même, et qui, par cette négation même, au lieu de faire disparaître l'expression niée, lui donne un relief inespéré; cela serait même spécifique, inhérent au langage où la mention passe trop proche du mensonge. L'oblitération, c'est-à-dire la négation littérale d'une entité par l'écriture, n'exclut pas une oblitération de deuxième degré, c'est-à-dire, une négation de la négation qui, superlative devient une épique de l'écriture même, sinon une représentation de sa tragédie.

Les élaborations de sa poétique négative où la prétérition est un modèle théorique sont nombreuses; par exemple les variations littéraires de l'Empereur Jaune- un de ses personnages mythiques, historiques- qui, pour garantir sa présence au-delà des accidents de la géographie et de l'histoire, fait construire des murailles et brûler des livres ou bien fait édifier un superbe palais afin que le poète en chante ses louanges. L'ode est parfaite, son exactitude rivalise avec le palais qui disparaît précipitant l'anéantissement du poète et du poème, tout d'un coup, d'un seul coup , du même coup. Dans "La parabole du palais", l'épopée de la disparition est poétique et géométrique en même temps, comme la palabra (parole) et le palacio (palais) en espagnol, les deux figures commencent par coïncider, et par cette coïncidence, en arrivent à s'imbriquer l'une dans l'autre.

Le génie du poème et du poète relève le palais (dans le sens de aufheben) de la même manière que dans le très court texte, "De la rigueur des sciences", presque un épigraphe par sa longueur, la description de l'empire ne se différencie pas du tracé cartographique ni des prestidigitations d'une fidélité diagrammatique qui, par cause analogue, minutieuse, parfaite, supprime les territoires qu'elle représente comme la représentation de ces territoires. Peut-être il s'agit de son texte le plus concis; il propose en peu de lignes la thèse que consolide -de façon contradictoire- sa fiction : plus le savoir est rigoureux, comme on dit du climat, des intempéries, plus sont scientifiques les descriptions formulées, plus dévastatrices, du moins dans les limites littéraires.

Foudroyante, la brièveté littéraire de la parabole entraîne une série de disparitions; du palais, du poète, du poème qui "lui a accordé l'immortalité et la mort" d'un seul coup, un coup d'épée. "Le faiseur"qu'est Borges met en question la création par le biais de la parole et la disparition, la disparition par le même biais. Autorité de l'auteur comme autorité de l'empereur se confondent en un même ordre, comme si en ayant condamné la poésie, dans les mêmes années de ce siècle fendu en deux, on avait en même temps condamné la théorie, l'histoire, la géographie, l'idéologie, les mots et les choses. Le peu de réalité qui reste s'évanouit entre les précisions exactes des sciences et des technologies voraces, entre les mots qui la discutent. Il n'en reste presque rien: le silence, la littérature, qui n'est sont ni contraires ni semblables.

L'évidence de cette annihilation, l'usurpation du paysage par le mot, la désolation qu'elle propose, ne devraient pas trop surprendre. En premier, le mot qui désigne désert, désertion est le même à l'origine, que celui qui désigne discours ou sermon. Les choses disparaissent, comme dans le désert, face au discours. C'est dit dans la Bible, où la parole dans le désert est le double du désert. Plus qu'étymologique, plus qu'idiomatique, la profondeur de la relation entre "parole" et "désert" enfouit ses racines dans une mythologie du rien, dans une coïncidence de lettres, consonantique, minimaliste: dbr. Le mystère de l'affinité se perd dans des origines, comme dans une langue préalable, antérieure, une esthétique du vide qui est la vision du début et de la fin. Une relation sémantique similaire, mais contraire, se vérifie en latin; desertus, participe passé adjectivé de deserere, "se séparer", "abandonner", d'où procède sermo: "langue", "langage", du latin serere: le désert privatif ou privé de la parole.

Mais revenons à la bibliothèque qui est le thème de cette communication et, par dessus-tout, le lieu de cette rencontre où l'on pose la bibliothèque en question ou la question de la bibliothèque. Dans chacun des deux cas, la question reste une recherche, une quête et, selon Borges, la plus grande de toutes puisque l'objectif s'assimile à la question de l'Univers. Cela pose un problème. Mais, par dessus-tout, cela suppose tomber dans diverses redondances qui ne semblent pas déplorables mais incontournables, nécessaires voire désirables.

Parler d'une bibliothèque dans une bibliothèque serait l'une des premières redondances. Étant donné les considérations précédentes, jusqu'à quel point est-il prudent de représenter ce qui est présent? Le préfixe re- est un préfixe ambigu, il double la référence en même temps qu'il la déroge: représenter c'est un songe; qui se confonde et s'évanouit, révoque, c'est-à-dire, évoque deux voix, deux fois.

Cela ne serait pas la première fois que la duplication déroge. Et si le risque de l'Empereur Jaune qui voit disparaître ses magnifiques demeures, cours, bibliothèques, la salle hexagonale, le paradis ou jardin, n'était pas seulement un jeu de paronomases mais une des fatalités qui guettent le palais exposé à la poésie et à l'histoire ? Pourquoi, selon le conte "Le jardin de sentiers qui bifurquent", le problème du temps qui est le problème majeur, est-il le seul qui ne figure pas dans les pages du livre qui a le même nom que le conte: "Jardin de sentiers qui bifurquent ?" C'est le titre de la nouvelle chaotique de Ts'ui Pên -ce moine qui est l'auteur du livre éponyme où "il n'utilise même pas le mot qui signifie temps (7)". Le conte traite d'un jardin où -comme dans un autre jardin que l'on regrette depuis toujours- le temps disparaît dans ce labyrinthe perdu que le narrateur s'imagine sous espèce de paradis:

"Je pensais à un labyrinthe des labyrinthes, à un sinueux labyrinthe croissant qui embrasserait le passé et l'avenir et qui impliquerait les astres en quelques sortes. Plongé dans ces images illusoires, j'oubliai mon destin d'homme poursuivi (8) "

Il n'y a jamais une seule raison. De même parler de la bibliothèque dans une bibliothèque n'est pas la seule redondance. En ce qui concerne Borges, la bibliothèque est allégorie, emblème et synonyme de sa littérature, de sa personne, qui mêle masque et identité dans son sens. De la même manière que dans "Le Jardin de sentiers qui bifurquent" le titre d'un conte se confond avec le titre d'un livre, une parabole, pour leur allusion au paradis, un paradoxe pour la biffure qui barre les différences. Dans ce dangereux procédé , les références se perdent dans les mots, l'un dans l'autre, pour disparaître sans laisser des traces, comme l'air dans le ciel et la mer dans la mer.

Proche de l'éternité, Borges, qui s'imaginait le paradis sous espèce de bibliothèque (9) , fait allusion au bonheur de comprendre, à l'aventure procurée par les lectures talmudiques ou théologiques résumées par le pardés, un verger, une orangeraie, en hébreu actuel, mais avant tout un acronyme qui, doctrinairement, étymologiquement, se forme grâce aux initiales, en hébreu, de ces quatre lectures que l'orthodoxie rend plus que propices nécessaires. (10) Les avenirs sont plusieurs, les temps nombreux et toutes les options possibles. A la différence du conte où les sentiers bifurquent, "c'est une image incomplète mais non fausse" où s'élit une possibilité en excluant les autres, toutes les possibilités sont contenues. (Le narrateur souligne lui-même). Choisir dans la totalité de la bibliothèque, dans cette collection, est la fonction de l'homo legens, le lecteur, l'électeur, quelqu'un qui lit ne peut que choisir. La pluralité de temps, qui comporte une pluralité de mondes, sert de consolation au personnage poursuivi, condamné, c'est une variation cosmique qui provient de France, une "hypothèse" du personnage du conte qui nous renvoie à Louis-Auguste Blanqui.

Même si ce controversiel "communard", "la voix d'airain (qui) avait ébranlé le XIX siècle (11)", n'est pas trop versé en astronomie, ni en astrologie, pas plus que ne l'était l'auteur de Le jardin, son livre, L'éternité par les astres: hypothèse astronomique, constitue l'un des points de départ obligés pour comprendre l'un des itinéraires les plus parcourus par l'imagination de Borges: il détermine et configure sa volonté de fiction, comme le philosophe aurait pu se proposer la volonté du vrai.

Étant données les différences entre les deux, étant données leurs coordonnées politiques, historiques et biographiques apparemment antagonistes qui les mettent en opposition, bien qu'elle paraisse invraisemblable, la vision cosmogonique de Blanqui, l'espérance d'une révolution qui, plus que politique, est, littéralement, astrale, en vertu des mondes répétés et différents qu'il imagine, les événements qui se répètent jusqu'à l'infini dans des espaces qui se multiplient comme des copies, comme des exemplaires d'un même livre, les sosies pluriels qui peuplent la fiction de Blanqui, justifient les choix surprenants de la plus grande partie des textes de Borges. Parlant "des mondes facsimilaires et des mondes dissimilaires, et aussi de l'interminable espace, son livre s'intitule, avec une beauté remarquable, L'éternité par les astres; il date de 1872 (12)." dit Borges.

Dans le conte "La Bibliothèque Totale" -il s'agit d'une des anticipations de la plus connue "La bibliothèque de Babel"-le narrateur affirme: "J'ajouterai pour ma part qu'elle (13) est un avatar typographique de cette doctrine de l'Éternel retour qui, adoptée par les stoïciens ou par Blanqui, par les pythagoriciens ou bien par Nietzsche, revient éternellement (14) ." Ce ne sont pas les seules fois où il cite Blanqui. Les deux, Borges et Blanqui, soutiennent que chaque individu existe également en un nombre infini d'exemplaires, avec et sans variations. Dans "Le jardin..."

"Je sentis de nouveau cette pullulation dont j'ai parlé. Il me semble que le jardin humide qui entourait la maison était saturé à l'infini des personnages invisibles. Ces personnages étaient Albert et moi, secrets, affairés et multiformes dans d'autres dimensions de temps."

Si pour l'écrivain, comme pour le poète, le monde n'existe que pour aboutir à un livre, croyance symétrique à celle de légions de croyants qui ne doutent pas que cela ait commencé là, les milliers d'exemplaires de ce livre total assurent une étendue et une variété de mondes possibles, de temps et d'espaces où l'éventualité des événements se répète toujours mais sous des formes différentes. Comme Blanqui, comme Bioy Casares -mais c'est une autre histoire- le lecteur trouve dans l'hypothèse astronomique du terroriste français, la possibilité de fuir hors de l'emprisonnement des multiples cellules dans lesquelles Blanqui a souffert, une voie de sortie à l'enfermement dans les bibliothèques dans lesquelles Borges a vécu, depuis le bonheur de la bibliothèque paternelle dont il n'a jamais voulu s'éloigner jusqu'aux vicissitudes dont il a souffert dans la succursale Miguel Cané de la Bibliothèque Municipale où il a vécu neuf années de tristesse, de monotonie, d'ignorance et dont il ne se souvient qu'à travers de nombreux désagréments dans son "Essai d'autobiographie" et dans quelques entrevues (15).

Pas moins que le monde, la bibliothèque n'est cette "prisonhouse of language" dont souffre tout poète et qu'a signalé Nietzsche, un nom cité plusieurs fois à côté de Blanqui, même si Borges considère, lui, que les théories sur le Retour Éternel du philosophe allemand seraient moins intéressantes que celles de ce "fantôme de la bourgeoisie" -comme le nommera Marx- qui se console dans la fiction astronomique.

Le narrateur de "Le jardin" se réfère à l'écrivain chinois, mais l'interpellation au destinataire pourrait s'appliquer dans ces mêmes circonstances:

"A la différence de Newton et de Schopenhauer, votre ancêtre ne croyait pas à un temps uniforme, absolu. Il croyait à des séries infinies de temps, à un réseau croissant et vertigineux de temps divergents, convergents et parallèles. Cette trame de temps qui s'approchent, bifurquent, se coupent ou s'ignorent pendant des siècles, embrasse toutes les possibilités. Nous n'existons pas dans la majorité de ces temps; dans quelques-uns vous existez et moi pas; dans d'autres, moi, et pas vous; dans d'autres tous les deux. Dans celui-ci, que m'accorde un hasard favorable, vous êtes arrivé chez moi; dans un autre en traversant le jardin, vous m'avez trouvé mort; dans un autre je dis ces mêmes paroles, mais je suis une erreur, un fantôme."

Même si l'intrigue narrative restreint l'approche à l'articulation des incidents argumentatifs, la voix, son ton, l'insinuation ironique, son registre, entre philosophique et littéraire propres à sa fiction, l'emphase mystique d'un certain style épistolaire dans "La bibliothèque de Babel", ses fondements conceptuels, diffèrent peu des lignes de Blanqui, citées par Borges et par Bioy Casares à plus d'une occasion. Tous les trois sont obsédés par les "bifurcations" de cette "actualité éternisée" dont parle Blanqui, remplie de mondes infinis, identiques (16) :

"Ce que j'écris en ce moment dans un cachot du fort du Taureau, je l'ai écrit et je l'écrirai pendant l'éternité, sur une table, avec une plume, sous des habits, dans des circonstances toutes semblables. Ainsi de chacun. (...) Le nombre de nos sosies est infini dans le temps et dans l'espace. (...) il n'y a ici ni révélations ni prophète, mais une simple déduction de l'analyse spectrale et de la cosmogonie de Laplace. Ces deux découvertes nous font éternels. Est-ce aubaine? Profitons-en. Est-ce une mystification? Résignons-nous (17) ."

Et, en prison, Blanqui continue avec ses recherches méthodiques, se heurtant aux livres et aux étoiles avec la multitude fourmillante de ses sosies, tous ces individus qui, semblables à lui, existent en un nombre infini d'exemplaires avec et sans variations, avec son optimisme mélancolique, avec ses astres qui se multiplient, bifurquent perpétuellement parce que "L'Univers se répète sans fin et piaffe sur place. L'éternité joue imperturbablement dans l'infini les mêmes représentations." Bioy, Blanqui, Benjamin, Borges ou ses personnages sont séduits par l'hypothèse d'une voie de sortie plurielle grâce à la multiplication dans le temps et dans l'espace; leur espérance réside dans cette pluralité. Il faut se rappeler que Borges avait consacré un essai à Blanqui dans la revue Sur, d'où je cite les lignes suivantes:

"Blanqui remplit de répétitions infinies, non pas seulement le temps mais aussi l'espace infini. Il imagine qu'il y a dans l'univers un nombre infini de facsimilés de la planète et de toutes les variantes possibles. Chaque individu existe également en un nombre infini d'exemplaires, avec ou sans variations (18) ."

Il faudrait se souvenir qu'un des premiers livres de Borges, soumis par lui-même à la censure la plus sévère, mais réédité de façon posthume, El tamaño de mi esperanza (19) , réplique le titre El tamaño del espacio, un petit volume que Leopoldo Lugones (1921) avait écrit quelques années auparavant à propos de questions mathématiques et dont on se souvient peu. Il trouve dans les textes époustouflants de Blanqui le contrefort improbable d'une vision esthétique qui va au-delà des spéculations mathématiques ou des injustices politiques ou policières, engageant, littérairement, une espèce de cette éternité sub specie d´étendue, c'est-à-dire, l'espace comme une espèce de espérance: "l'univers a brusquement empiété sur les dimensions illimitées de l'espérance" ["El universo bruscamente usurpó las dimensiones ilimitadas de la esperanza"]. disait-il dans "La bibliothèque de Babel".

Son narrateur avoue être l'auteur de "Cette inutile et prolixe épître que j'écris, existe déjà dans l'un des trente volumes des cinq étagères de l'un des innombrables hexagones- et sa réfutation aussi." Il ne plaignait pas puisque pour lui, "Parler, c'est tomber dans la tautologie" (20) . Il ne serait donc pas étrange qu'un poème de Borges parlait d'un poème ou de la poésie, la sienne ou celle d'autrui, comme dans un livre l'on parlait d'un livre ou de littérature; ce sont des redondances prévisibles, comme il était prévisible que dans une bibliothèque l'on parlait de bibliothèques, ou de Borges, de la même façon que le Quichotte est présent dans le Quijote et le Coran dans le Coran.

Davantage qu'un autre auteur, Borges paraît la prosopopée qui personnifie la bibliothèque, non seulement parce qu'il a fait de la bibliothèque son topos narratif, poétique, autobiographique, par excellence, mais aussi parce que, d'autre part, s'il existe une image emblématique de la pensée de Borges -plus que les labyrinthes rebattus, les miroirs ambigus, les gestes d'un tigre plus fixes que féroces - cette image serait celle de la bibliothèque, l'endroit où se croisent les visions et les divisions de la lecture. Ainsi, ces labyrinthes perdus (un hypallage, car dans ce cas c'est l'individu qui se perd, dans un labyrinthe comme il s'est perdu auparavant dans un Jardin), au milieu de ces miroirs ambigus, reflètent l'image d'un lecteur qui se penche sur la page. Miroirs dans le désert ou dans le discours qui sont aussi des mirages. Ébloui, les yeux entrouverts, sur les pages ouvertes d'un livre de sable, indistinctes, où glisse le temps dans la clepsydre qui "vole l'eau", la vie ou le temps, occupés par la parole. Entre ces eaux le visage de Narcisse, comme celui du lecteur entre les lignes d'écriture, s'estompe, se répète ou s'anéantit. Semblables aux rayures obsédantes du tigre, ses lignes se confondent avec les rayures des barreaux, comme les rayons ouverts ou vitrés, ainsi que le suggère le Traumkristalle de Kurd Lasswitz, où s'alignent les livres de la bibliothèque totale. Identique à "L'autre tigre", littéraire, rhétorique, tout aussi mystérieux :

C'est un tigre de symboles et d'ombres,
Une série de tropes littéraires.

ce ne sont rien d'autre que des variations figurées sur un thème de bibliothèque. Ainsi conclut Borges dans "La sphère de Pascal" à propos de l'histoire universelle qui n'est en fait que l'histoire des diverses intonations de quelques métaphores." Fatigué des utopies, précisément dans une de ses "Utopies", un personnage se demande: "Reste-t-il des bibliothèques et des musées ?", dans son imagination poétique et intellectuelle, la bibliothèque est l'archétype de la modulation symbolique.

D'un récit l'autre, des "écrivains imparfaits" dans "Examen de l'œuvre de Herbert Quain" ou bien "le bibliothécaire imparfait" dans "La bibliothèque de Babel", ou dans le précèdent "La bibliothèque totale", "de taille astronomique" où

"Il y aura tout dans ces volumes aveugles. Tout: l'histoire minutieuse de l'avenir. (...) Tout, mais pour une ligne raisonnable ou une notice exacte, il y aura des millions de cacophonies insensées, de fatras verbaux et d'incohérences. Tout, mais les générations des hommes pourront passer sans que les rayons vertigineux- les rayons qui oblitèrent le jour où le chaos-leur aient octroyé une page tolérable." (21)

Tout ce qui arrive, arrive dans la bibliothèque. Là, tout se répète, une totalité qui, en français, facilite l'allitération avec tautologie: la répétition s'approche de la totalité, en latin in toto ne se distingue pas auditivement de sa propre répétition. Tautologie "redite, proposition identique", de tauto- : "le même", contraction de to auto: "la même chose (22)". La figure désigne une proposition complexe qui ne peut être que vraie, c'est-à-dire, une proposition dont le prédicat ne dit rien de plus que le sujet. L'on avait déjà dit que les redondances, même si dans ce cas elles ne sont pas totalement superflues, seraient, en plus d'être abondantes, inévitables.

Bien qu'elle soit de Babel, la bibliothèque est totale: "Tout est dans tout (23)" est aussi une citation, mais dans ce cas de Jules Laforgue, un des poètes préférés de Borges. La phrase, particulièrement tautologique, est la consigne de Pan, le personnage de "Pan et la Syrinx ou l'invention de la flûte à sept tuyaux" de ses Moralités légendaires: "Ce n'est pas pour rien que Tout est dans Tout !" La circularité de la tautologie décrit et confirme la totalité à laquelle il renvoie, une affirmation qui ne peut qu'être vraie étant donné que le prédicat ne se différencie pas du sujet. En raison de cette logique spéculaire où tout se reflète dans tout, l'enferme dans la répétition de répétitions qui est la bibliothèque: lecteur, Borges reprend d'autres auteurs, le lecteur reprend Borges, d'autres auteurs reprennent Borges, ce sont les tours et les détours des anneaux formés par deux serpents qui n'en finissent pas de se dévorer l'un l'autre: "J'affirme que la bibliothèque est interminable." (24) dit le narrateur de Borges.

Notre attention est attirée par le fait que, passant de "La bibliothèque totale" à "La bibliothèque de Babel", Borges ait chiffré obsessivement son imagination par une figure géométrique: les galeries sont hexagonales, comme le sont les salles, "Depuis quatre siècles les hommes épuisent les hexagones" et le narrateur ne finit pas d'insister sur la figure de l'hexagone, du mot ou de ses dérivés, d'une figure qui est, d'après lui, "une forme nécessaire de l'espace absolu ou, du moins, de notre intuition de l'espace." (25)

L'auteur de l'épître dit que quelqu'un se propose de conquérir les livres de l'Hexagone Cramoisi: "Dans quelque rayon de quelque hexagone (ont raisonné les hommes) il doit exister un livre qui soit le chiffre et le résumé parfait de tous les autres." (Borges souligne ces mots). Sans doute, au-delà des interprétations mystiques qu'évoque le considérable imaginaire ouvert par la figure géométrique, la symétrie hexagonale qui correspond parfaitement à l'équilibre inerte (26), ou son allusion au numéro six qui, décodé par la kabbale, se réfère aux six jours de la création de l'Univers, ou l'hexagrame, le sceau de Salomon, composé lui de deux triangles équilatéraux distincts placés tête-bêche l'un sur l'autre (27), les dédoublements et limitations alchimiques grâce auxquels on arrive à la figure mystérieuse (28), suggèrent une lecture historique, trivial même qui, parmi ces lectures ésotériques, ajouterais une autre redondance à la série de celles déjà inévitables.

Parler d'hexagones dans un hexagone... Au-delà de la banalité de la répétition et du diagramme cartographique qui donne lieu à l'association évidente, il serait pertinent de rappeler que la référence française ne semble pas lointaine:

"Qu'il me suffise, pour le moment, de redire la sentence classique: "La Bibliothèque est une sphère dont le centre véritable est un hexagone quelconque, et dont la circonférence est inaccessible." (29)

Borges rappelle, dans un autre texte, que dans le Timeo, Platon dit que la sphère est la figure la plus parfaite et la plus uniforme, vu que tous les points de sa surface sont équidistants du centre et que la circonférence est l'une des constantes mystiques sur laquelle la réflexion alchimique ait le plus médité. Il s'éloigne de l'affirmation de Pascal pour adapter la référence mystérieuse et réitérée à sa vision géométrique de la bibliothèque mais il s'en approche à cause de la terreur que lui inspirent la distance, le silence, l'espace, l'éternité, l'infini, la sphère ("Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie."(30) (...) "Que deviendra donc l'homme? Sera-t-il égal à Dieu ou aux bêtes? Quelle effroyable distance!" (31)

Plus que les pensées de Pascal lui font penser, sa rencontre de Dieu fait penser Borges à la solitude d'un philosophe manifestant qu'il ignore les espaces et les espaces l'ignorent,(32) il se souvient de Paul, quelqu'un qui espère être connu de la même façon qu'il connaît

"Il ressentit le poids incessant du monde physique, il ressentit le vertige, la peur, la solitude, et les exprima dans ces mots: "La nature est une sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part." Tel est le texte que publie Brunschvicg, mais l'édition critique de Tourneur (Paris, 1941) qui reproduit les ratures et les hésitations du manuscrit, révèle que Pascal commença à écrire "effroyable": "Une sphère effroyable, dont le centre est partout, la circonférence nulle part." (33)

Il s'en tient à constater les variations de la fameuse affirmation du fragment 72. Il parle dans Autres Inquisitions de "la sphère de Pascal" et de "Pascal" dans un autre texte. Mais Pascal lui-même l'intéresse davantage que ses Pensées . Curieusement il ne constate pas que Blanqui, habitué à la méditation mélancolique dans les nombreux cachots où il avait été enfermé, avait aussi commencé le premier chapitre qui se nomme "L'Univers - L'Infini", élaborant sa fiction hypothétique, par la même magnificence de langage qu'il admirait en Pascal: "L'Univers est une sphère dont le centre est partout et la surface nulle part." C'est possible, par contre, que la parodie plurielle de Laforgue, ne soit pas trop loin:

« L'Art est tout, du droit divin de l'Inconscience
Après lui, le déluge! et son moindre regard
est le cercle infini dont la circonférence
est partout, et le centre immoral nulle part. » (34)

Comme il est noté dans le volume de La Pléiade, la publication de "Examen de l'œuvre d'Herbert Quain"-le conte qui précède "La bibliothèque de Babel"- apparaît dans Sur, les deux la même année (Sur No. 79, 1941) entre "India" de Fernán Silva Valdés, une traduction en espagnol de la Farce de Maître Pathelin due à Rafael Alberti, un article de Roger Caillois intitulé "Examens de conscience", semblable au titre de son conte et un article qui commente trois ouvrages d'actualité- Tragédie en France de André Maurois, Sept mystères du destin de l'Europe de Jules Romains et A travers le désastre de Jacques Maritain. Selon J.-P. Bernès, "cette contextualisation banalise habilement le texte de fiction de Borges, qui présente toutes les apparences d'une note chronologique".(35) Je dirais même qu'il commence de façon moqueuse en lui donnant le caractère funèbre d'une notice nécrologique: "Herbert Quain est mort à Roscommon". Mais en aucun des deux cas on ne devrait négliger l'homogénéité du contexte culturel qu'elle implique.

Si l'on tient compte du fait que Borges, peu de fois dans ses écrits, décrivait l'espace où se déroulaient ses contes, on est surpris par la minutie de détails du lieu, de l'endroit, de l'ambiance que présente "La bibliothèque de Babel": "de vastes puits de ventilation en son milieu, entourés de rampes extrêmement basses" et cela continue ainsi. Si l'on se souvient aussi que l'un de ses moyens d'universalisation consiste en la décirconstancialisation des épisodes, choisissant précisément, de ne pas mentionner les endroits qui ne sont rien de plus que des accidents de l'espace universel, ou d'ironiser sur le procédé précis de la mention descriptive grâce à des voisinages oniriques (36). Borges fait allusion aux rues qu'il mentionne dans le cauchemar qui est "La mort et la boussole", le cauchemar où s'entrecroisent des éléments de Buenos Aires, déformés par l'épouvante du cauchemar, semblables aux localisations mythiques (Héliopolis ou le jardin de Tebas Hakatómpylos) ou des "manipulations de noms" -comme on dit "manipulation d'images"- des précisions extravagantes comme "Le Caire, Illinois", accouplements qui, comme "Sèvres-Babylone" n'en paraissent pas moins excentriques que "Illiers-Combray". Son intérêt imprévu pour les infinis détails de la construction d'un bâtiment ne laisse alors de surprendre.

Au milieu de bien d'autres, avec des procédés similaires, un exemple de décirconstancialisation- une mondialisation avant-la-lettre- commence par dérouter:

"L'action se passe dans un pays opprimé et tenace: la Pologne, l'Irlande, la république de Venise, un État sud-américain ou balkanique...(...) Disons (pour la facilité du récit) l'Irlande." (37)

raconte-t-il dans "Thème du traître et du héros":

Ou dans la conclusion d'un autre conte, il choisit dans le même but de mêler ou d'effacer des traces particulières:

"L'histoire était incroyable, en effet, mais elle s'imposa à tout le monde, car en substance elle était véritable. Vrai était le ton d'Emma Zunz, vraie sa pudeur, vraie sa haine. Vrai aussi était l'outrage qu'elle avait subi; seuls étaient faux les circonstances, l'heure et un ou deux noms propres." (38)

Néanmoins, il est l'auteur d'un livre qui met en ordre ses voyages selon le pays, les lieux. Un atlas?(39) Borges? Cela paraîtrait invraisemblable et pourtant, sans faire plus de concessions aux circonstances géographiques, son atlas n'est qu'un nom, de la même manière qu'il dénomme une Histoire de l'éternité (1936) ou de l'infamie (1935), d'un caractère historique intermittent. Par conséquent, par son insistance dans le lieu, dans l'emplacement, le bâtiment, bref, dans le local -avec ou sans couleur- on ne peut éviter de faire une association avec la France: dans ce contexte, cette insistance sur les hexagones ne peut pas ne pas être associée à la métonymie familière qui schématise ou identifie la France métropolitaine avec l'hexagone. Je ne pense pas qu'il serait venu à l'esprit du Général de Gaulle de dire en ces années-là que des "milliers d'impatients abandonnèrent le doux hexagone natal" (40) comme affirme le narrateur, alors qu'il s'est référé au "vénérable et secret hexagone qui l'abritait"(41) et ainsi, lui est venue l'idée de la figure géométrique et rhétorique à partir de 1934. Depuis ce jour c'est devenu un poncif, une appellation domestique, un lieu commun.

"Comme tous les hommes de la Bibliothèque, j'ai voyagé dans ma jeunesse; j'ai effectué des pérégrinations à la recherche d'un livre et peut-être du catalogue des catalogues." (42)

On pourrait affirmer que pour Borges, en termes généraux, le lieu est comme le lieu commun pour Aristote, plus qu'un endroit, un argument, un cliché rhétorique, convaincant, parfois, connu, partagé, commun. L'espace de la bibliothèque rend légitime la localisation du lieu commun, une abondante réserve ou carrière de redondances où découvrir quelque chose de nouveau serait plus qu'inhabituel, incohérent: "Visiblement, personne ne compte rien découvrir".(43) Cependant, Octavio Paz affirme que "ce qui est nouveau n'est pas nécessairement l'inédit; le nouveau est le nouveau pourvu que ce soit inattendu.(44) C'est inattendu aussi que la bibliothèque soit un lieu qui favorise le lieu commun, et, en même temps, favorise une esthétique de l'étonnement: "Serendipity". (45)

Afin d'écarter tout soupçon d'insinuation péjorative -que l'expression recherché topoi koinoi aurait empêché, il faudrait confirmer les arguments stratégiques d'une logique "qui faciliterait, par trop connue, l'invention de raisonnements nécessaires au cas".(46) Un quatrième axiome,(47) que le narrateur ne formule pas, pourrait être que tout ce qui existe là, comme dans une légende arabe, existe parce que cela a été écrit: "La certitude que tout est écrit nous anéantit et nous rend fantômes".

Cette identification entre le lieu et le lieu commun ne serait pas étrangère à la poétique de Borges. Comme si les paroles donnaient lieu, littéralement, à une portion de l'espace, resserrant lieu conventionnel et langage conventionnel en une même convention. Vérifier les substitutions d'un lieu par un mot ou le contraire sont des truchements constants de sa magie? Nous avions commencé par la lettre beth qui recouvre les deux choses, l'espace où habite l'homme, suivi par la carte qui déplace l'Empire, par le poème qui déplace le palais, par la bibliothèque l'Univers. Les livres et la muraille (48) ont préservé une association intime et adverse de conservation mutuelle et de réciproque substitution, un mouvement, une métaphore littérale: le déplacement.

Ce déplacement s'observe avec la plus grande netteté, au pied de la lettre, dans un de ses contes les plus cités: "L'aleph".(49) Pour Borges, le terme hébreu désigne un point, une lettre, un mot, un titre, un conte, un livre, une allégorie anticipatoire de l'univers médiatique: tout: ce qui a existé et existera et même ce qui n'existera pas. Le narrateur explique: "Il précisa qu'un aleph est l'un des points de l'espace qui contient tous les points." Que la lettre ne puisse pas se passer de la spatialisation, cela est assez clair autant que la confusion entre la nécessité réciproque entre lettre et espace. Puisque la lettre a besoin de s'inscrire dans un lieu, contre le temps, Carlos Argentino Daneri, le poète vulgaire du conte a besoin de cet aleph qui existe dans le sous-sol de sa maison pour écrire des poèmes: "il dit que pour terminer le poème la maison lui était indispensable car dans un angle de la cave il y avait un Aleph." Mais ce n'est pas là le seul déplacement à illustrer où le mot substitue un lieu par un mot. Il est nécessaire de faire appel à la recherche génétique et de comparer le manuscrit de "L'Aleph", un des rares que l'on ait conservé de l'œuvre de Borges. Dans un état antérieur du texte, il n'y a pas mention du nom d'aleph, la lettre initiale de l'alphabet hébreu mais de "mihrab", cet espace sacré dédié à la prière d'où l'imam dirige l'oraison et qui constitue, dans l'architecture religieuse musulmane, l'espace le plus important de la mosquée, auquel la richesse de la décoration ajoute une dimension encore plus grande. Important pour l'histoire de l'art et pour la théologie, objet de réflexion historique, artistique, sociologique, philologique, et à un moindre degré, liturgique,(50) c'est un refuge, le lieu le plus secret du temple qui symbolise l'essence du dogme.(51)

Dans une conférence sur Les mille et une nuits, Borges se demande:

Que sont l'Orient et l'Occident? Si on me le demande, je l'ignore. Cherchons une approximation. (52)

En termes cardinaux, hémisphériques, en relation avec l'espace, Borges se pose la même question que celle qu'Augustin se formulait à propos du temps et, comme le ancien évêque africain, il répond en rejetant la question et en la reformulant. Dans la fiction épistémologique de Borges-précédente et semblable- comme dans l'actualité informatisée, les distances et les différences planétaires ne sont rien de plus que des accidents de l'espace que l'espace -sous espèce de espace- ne différencie pas. Le mihrab qui est le lieu sacré, le lieu de tous les lieux, devient l'aleph, une lettre qui est la mystérieuse unité à partir de laquelle surgissent toutes les lettres et, qu'à son tour, devient un petit coin dans le sous-sol d'une maison en démolition. Dans la fiction épistémologique de Borges, l'espace se littéralise dans la même mesure que la lettre se spatialise. Ce mouvement répète inversement le va-et-vient des premières lettres de l'alphabet hébreu qui débute par aleph et continue par beth, une maison, la lettre où commence la Création pour suggérer -peut-être- qu'avant que ne commence cette lettre, l'espace lui-même avait commencé, afin que la lettre et l'infini puissent avoir lieu. Espace dans la lettre et lettre dans l'espace, la bibliothèque bâtit un double espoir: "Ma solitude se console à cette élégante espérance." où le conte finit.


* Conférénce à la Bibliothèque nationale de France. Paris, le 4 décembre 1999.

(1) Éditions du Centre Pompidou. Paris, 1992.
(2) Borges. "La Bibliothèque Totale". Revista SUR, No. 59, août 1939. Traduction de J.-P.Bernès. La Pléiade. Ps.1578 -1581.
(3) Hannah Arendt. "Le pêcheur de perles". Vies politiques. Gallimard. Paris, 1974. P. 292.
(4) Dante Alighieri. La Divina Commedia. Inferno. Canto V.
(5) Borges. "Le jardin aux sentiers qui bifurquent." Fictions. Op.Cit. 507.
(6) Th. Adorno. "Organon du penser et aussi bien mûr entre lui et c'est qui est à penser, le concept nie cette nostalgie. La philosophie ne peut ni esquiver une telle négation ni s'y plier. C'est à elle de faire l'effort d'arriver au-delà du concept par le concept." Dialectique négative. Payot. Paris, 1978. P.20.
(7) "Le jardin...". Op.Cit. 502.
(8) Borges. "Le jardin..." Op. cit. 502-503.
(9) Borges. "Poema de los dones". El hacedor. Buenos Aires, 1960.
(10) Henri Atlan. "Niveaux de signification et athéisme de l'écriture", La Bible au présent. Actes du XXIè. Colloque des intellectuels juifs de langue française. Gallimard. Paris, 1982.
(11) Walter Benjamin. "Thèses d'histoire de la philosophie", in Poésie et Révolution. II. Denoël. Paris, 1971. P.284.
(12) Borges. "Le temps circulaire". Histoire de l'éternité. P.393.
(13) Le narrateur fait référence 'a La course avec la tortue. Berlin 1929, de Theodor Wolff, mentionné dans le même récit.
(14) Borges. "La Bibliothèque Totale". Op.cit.
(15) Borges. An Autobiographical Essay. With Norman Di Giovanni. In The Aleph and Other Stories. (1933-1969).
(16) L.B. de Behar. Borges ou les gestes d'un voyant aveugle. Champion. Paris, 1998.
(17) L.-A. Blanqui. L'éternité par les astres. Une hypothèse astronomique. P.148.
(18) Borges. SUR. Buenos Aires, Año X, No.65, febrero de 1942. En Borges en SUR. 1931 -1980. Emecé. Buenos Aires, 1999.
(19) Borges. El tamaño de mi esperanza. Proa. Buenos Aires, 1926.
(20) "Borges."La biblioteca de Babel"¨. SUR 1941. Ficciones, 1944. "La Bibliothèque de Babel". La Pléiade. Op. Cit. P.497.
(21) Borges. "La Bibliothèque Totale." Op. cit. P. 1580.
(22) Terme de rhétorique, souvent employé avec une valeur péjorative devient terme de logique, dans le XXè siècle.
(23) J.Laforgue. Moralités légendaires. Œuvres complètes. III. Slatkine reprints. Genève, 1979.
(24) Borges. "La Bibliothèque de Babel." SUR. 1941. Ficciones. 1944.
(25) Borges."La Bibliothèque de Babel." La Pléiade. Op. cit. P.492.
(26) Matyla C. Ghyka. "la syméttrie hexagonale qui correspond parfaitement à l'équilibre inerte (dont l'aboutissement idéal est: remplissage du plan ou de l'espace, isotropisme, périodicité statique, juxtaposition du même motif interchangeable, sans direction favorisée)". Le nombre d'or. Les Rhytmes. T.I. Gallimard, 1931. P.47.
(27) Ibidem. P.45
(28) In Ph. O. Runge. Écrits posthumes, 1810. Citado en A. Roob. Op.cit. P. 686.
(29) Borges. "La Bibliothèque..."
(30) Pascal. Pensées. Fragment 392. Texte établi par Louis Lafuma. Garnier - Flammarion, 1973.
(31) Ibid., Fragment 394.
(32) Borges. "Pascal" Otras inquisiciones. Borges fait référence précise au fagment 207 de la édition de Bruschvieg.
(33) Borges. "La sphère de Pascal". Autres inquisitions. La Pléiade. P.679.
(34) J. Laforgue. "La lune est stérile". Imitation de Notre-Dame-la-Lune.
(35) J.-P.Bernès. Borges. La Pléiade. Op.cit.P.1578.
(36) Borges. "El escritor argentino y la tradición". Discusión. El Paseo Colón deviene "la rue de Toulon"; las quintas de Adrogué, "Triste-le-Roy".
(37) Borges. "Thème du traître et du hérós." In Fictions. Op. cit. P.522.
(38) Borges. "Emma Zunz". L'aleph. La Pléiade. P.601.
(39) Borges. Atlas. Sudamericana. Buenos Aires, 1984. Collaboration avec M.Kodama. "Ce livre qui, certainement n'est pas un atlas."P. 7. "Préface"
(40) Borges. "La Bibliothèque de Babel". ("Des milliers d'impatients ['codiciosos'] abandonnèrent le doux hexagone natal.") La Pléiade. Op.cit. P.495.
(41) Ibidem. P.496.
(42) Ibidem 491
(43) "La Biblioteca de Babel"
(44) Octavio Paz. "La tradición de la ruptura". Los hijos del limo. Barcelona, 1974.
(45) Le terme désigne ce talent naturel qui ont certaines personnes grâce auquel elles trouvent par hasard des choses intéressantes et appréciées. Le mot fut créé par Horace Walpole qui, dans une lettre du 28.1.1754, adressée à Horace Mann, affirme avoir créé le mot à partir d'un conte de fées: "The Three Princess of Serendip". (Serendip est l'ancien nom de Ceylan).
(46) Borges. "La muraille et les livres". Autres inquisitions.
(47) Les trois préalables sont: 1)"La bibliothèque existe ab aeterno." , 2) "Le nombre de symboles d'orthographe est vingt-cinq". 3) "Dans la vaste Bibliothèque, il n'existe pas deux livres identiques."
(48) Borges. "La muraille et les livres." Op.cit.
(49) Borges. "L'aleph". Op.cit. P.660.
(50) Alexandre Papadopoulo. Le Mihrâb dans l'architecture et la religion musulmanes. Si Hamza Boubaker. "Le mihrâb". Actes du Colloque International tenu à Paris en mai 1980. E. J. Brill. Leiden, 1988.
(51) Ibidem.
(52) J.L. Borges. "Las mil y una noches". En Siete noches. Fondo de Cultura Económica. México, 1980.

 

 

 


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