Borges et la bibliothèque
In "Une journée
avec Borges..."
Bibliothèque nationale de France, Paris.
Il est étrange que
La Bibliothèque de Babel soit l'un des contes
de Borges où, même s'il se réfère
à la littérature comme dans tant d'autres
textes, ces références aux livres, aux histoires,
aux citations sont moins nombreuses et plus banales que
ce que l'on aurait pu prévoir. Une bibliothèque
exempte d'imaginaire littéraire est-elle une bibliothèque?
Le lieu, l'administration de l'espace, les aspects et les
détails de la construction de l'édifice, le
nombre de livres, de pages, de lignes, de lettres racontent
davantage que les livres ou que les histoires que les livres
racontent ou que les citations, qui racontent tellement
de choses. Mais, si l'on s'approche de la bibliothèque
dans un conte énigmatique, contaminé d'irréalité,
continuer à raisonner selon une logique réaliste
ne serait ni juste ni réaliste. De même, l'omission
n'est pas rare dans une écriture comme celle de Borges
qui possède sa propre logique. Par exemple, une des
occurrences une des plus connues parmi ses fréquentes
remarques paradoxales, une de celles dont Borges aurait
pu faire une "matière argentine" -comme
l'on dirait la matière celtique- se trouve dans "L'écrivain
argentin et la tradition" (Discussion) où
Borges confirme l'authenticité du Coran en signalant
que dans le Coran il n'y a pas de chameaux, qu'au contraire
un imposteur aurait mis des chameaux, des caravanes de chameaux
à chaque page. (L'observation est de Gibbon dans
L'histoire du déclin et de la chute de l'Empire Romain)
ou comme " jardin" est le mot qui manque dans
le livre: Le jardin...)
Pour cela, ici et maintenant, je ne voudrais
pas aborder la bibliothèque ni les auteurs, pas plus
que les livres et leurs lecteurs mais, sans les ignorer,
j'aimerais parler des tensions qui existent entre un lieu
et les lettres, un va-et-vient qui fait de la bibliothèque
le lieu commun, où toutes les lettres se concentrent.
Je parcourrais l'itinéraire d'une aventure étrange
qui part d'un lieu, un lieu sacré, pour arriver au
sous-sol et devenir une lettre, une lettre sacrée,
à tel degré que toutes les lettres s'originent
là, un endroit où figurent tous les lieux
et toutes les lettres. Légitimé par le nom,
un lieu au pied de la lettre, fût-il un trou dans
la cave, devient à son tour, lettre, titre, livre,
espace, espoir.
* * * *
"Borges et la bibliothèque":
le thème semble démesuré. Lorsqu'on
le propose dans ces circonstances, la formulation implique
quelque chose de plus, ou mieux, quelque chose de moins,
puisque cela ne pourrait pas laisser d'être "Borges
dans la bibliothèque". Cette localisation, dans
un espace déterminé, est aussi une réduction,
mais surtout dans le sens de "remettre en place".
En disant "et" ou "dans" la bibliothèque,
l'on se réfère à "l'univers de
Borges" mais cette formule existe déjà
sous la forme d'un titre et d'un livre (1) qui lui a été
consacré, ici, en France, il y a quelques années.
Je dirais qu'il faisait allusion aux premières paroles
d'un des contes de Borges qui représente un "pan"
-un fragment et une totalité- du paysage littéraire
d'aujourd'hui : "L'univers (que d'autres nomment la
bibliothèque)", comme nous le savons, sont les
premières paroles de "La Bibliothèque
de Babel", un conte qui reprend à son tour "le
caprice, l'imagination ou l'utopie de la Bibliothèque
Totale", qui sont elles- mêmes les premières
paroles d'une citation,(2) cette fois-ci de "la Bibliothèque
Totale", publié aussi dans la revue Sur il y
a quelques années. Il semblerait impossible, pour
parler de Borges, d'éluder dès le début
la mention de la citation, c'est-à-dire de commencer
en évoquant un livre d'autrui ou un de ces textes
littéraires auquel on fait référence,
pour protéger sous de favorables auspices le début
du discours lui-même. Comme une épigraphe,
plus qu'une illustration, c'est une sorte de clef d'accès;
semblable à la clef musicale, la citation indique,
en tête de la partition, la tonalité à
interpréter, c'est un mot de passe qui chiffre et
indique à la fois l'orientation, le sens à
suivre.
Dans les dernières décades on a beaucoup
parlé de citations et de chiffres mais on n'a malgré
tout pas assez insisté sur cette nécessité
anaphorique du discours qui a recours à la citation
comme clef et comme commencement. Comme s'il n'était
pas possible d'utiliser le mot sans rendre compte que le
mot avait déjà été utilisé
auparavant, comme si le B qui introduit le début
de la Bible avait été le modèle de
tous les débuts à venir, alors que même
ce premier commencement, "Genèse" pour
certains, "l'En-tête" pour d'autres, qui
commence par d'écrire les origines de l'univers,
ne commençait pas par la première lettre (aleph)
mais par la seconde (beth), dont les traits peuvent être
associés de façon mystique à ceux d'une
maison, la demeure universelle, l'univers.
A cette occasion, bien que j'aie tenté de les éviter,
il ne m'a pas été possible de me passer des
citations qui constituent un thème, qui, pour avoir
été trop rebattu, est chaque fois plus difficile
à aborder et qui a pris un retentissement majeur
surtout grâce à Borges et à Walter Benjamin,
un vrai bibliomane, passionné par une "collection"
constitué des livres, d'abord, de citations, après.(3)
Toutefois, dans l'espoir d'affaiblir ce sens prédominant
mais sans y déroger, j'aimerais évoquer l'autre
sens, plus fort, plus heureux à mon avis, que le
mot cita a en espagnol, une langue où il signifie
"encuentro", rencontre, un rendez-vous sentimental
où l'amitié et l'amour se confondent qui par
le biais de la passion peut se croiser avec le sens littéraire:
"Galleotto fu il libro e chi lo scrisse".(4) C'est
avec ce sens ambigu que je resterai pour le moment.
Il n'est pas surprenant que le sens de cita, celui d'une
rencontre passionnée, se vérifie dans une
bibliothèque de telle manière que, dans ce
lieu privilégié pour les richesses du patrimoine
et des archives, où le registre et la conservation
des connaissances permettent la recherche (de ce qui a existé)
comme l'investigation (de ce qui existera), c'est là
que plus qu'en un autre lieu, la rencontre de Borges, avec
Borges ou avec ses lecteurs, s'impose. C'est au différend
de cette alternative verbale, sémantique, que celui
qui parle aujourd'hui s'affronte malgré lui: d'un
côté il obtient une rencontre désirée,
une nouvelle conversation avec Borges, évoquant Buenos
Aires, la rue Maipú, simulant, avec les mêmes
paroles, un retour au début des années 80,
et d'un autre côté, avec excès, il tente
d'abolir les citations, de s'interdire la stratégie
discursive de s'appuyer abusivement sur les stratégies
à double tranchant que Borges a consacrées:
l'ardeur /abstinence de citations, en alternance. Bien que
l'inutilité de l'effort justifie le fait de ne pas
l'entreprendre, il serait difficile d'adopter la ressource
littéraire à laquelle Borges donne une échelle
différente, plusieurs échelles, presque toutes,
sans avoir recours à la parodie.
Pour cela, il est impossible de ne pas rester, sous quelque
forme que ce soit, en marge de Borges; tout ce qui se dit,
que ce soit ou non un commentaire sur son oeuvre, s'inscrit
en marge de Borges. Il serait encore plus difficile de ne
pas avoir recours à la répétition;
comme dans les fatigants défis que son imagination
inventait, comme les livres sacrés ou plus ou moins
profanes où le problème avait déjà
été posé, depuis l'Ecclésiastes
jusqu'aux théories de la lecture, ses histoires,
ses rhétoriques insistent qu'il est impossible de
ne pas faire de citations; même plus, si je dis "Il
n'existe rien d'autre que des citations", je serais
en train d'en démontrer l'impossibilité de
ne pas dire le déjà-dit.
De là à nier la citation -ou une de ses significations-
cela ne serait rien de plus qu'une prétérition,
c'est-à-dire une omission, ce que le mot signifie
en latin, ou diverses omissions. Bien qu'il serait aventureux
d'affirmer, d'une part, que Borges n'aurait jamais nommé
cette figure car il ne peut y avoir de témoin de
toutes les déclarations, d'autre part, si la fiction
pouvait se porter garante des convictions, on pourrait évoquer
un de ses textes les plus explicites:
"Omettre toujours un mot, avoir recours
à des métaphores inadéquates et à
des périphrases évidentes, est peut-être
la façon la plus démonstrative de l'indiquer (5) ".
Bien que la métaphore ait été la figure
récurrente, invoquée, inventoriée,
théorisée par Borges, poétisée
dans des écrits et des conférences, c'est
lui, sans aucun doute le plus grand artisan de la omission
qui a développé son esthétique à
partir de cette figure de la négation qui est la
prétérition. De l'ironie au paradoxe, en passant
par les diverses formes de la contradiction, la prétérition
lui sert, plus que pour persuader de ses raisons, à
penser sa poésie ou à imaginer ses hypothèses,
dans le sens conjectural et fulgurant de l'abduction. Dès
qu'il existe une théologie négative ou une dialectique négative (6) , de la même façon
on pourrait conjecturer que cette figure constitue l'archétype
rhétorique de sa "poétique négative",
une figure qui peut se refuser elle-même, et qui,
par cette négation même, au lieu de faire disparaître
l'expression niée, lui donne un relief inespéré;
cela serait même spécifique, inhérent
au langage où la mention passe trop proche du mensonge.
L'oblitération, c'est-à-dire la négation
littérale d'une entité par l'écriture,
n'exclut pas une oblitération de deuxième
degré, c'est-à-dire, une négation de
la négation qui, superlative devient une épique
de l'écriture même, sinon une représentation
de sa tragédie.
Les élaborations de sa poétique négative
où la prétérition est un modèle
théorique sont nombreuses; par exemple les variations
littéraires de l'Empereur Jaune- un de ses personnages
mythiques, historiques- qui, pour garantir sa présence
au-delà des accidents de la géographie et
de l'histoire, fait construire des murailles et brûler
des livres ou bien fait édifier un superbe palais
afin que le poète en chante ses louanges. L'ode est
parfaite, son exactitude rivalise avec le palais qui disparaît
précipitant l'anéantissement du poète
et du poème, tout d'un coup, d'un seul coup , du
même coup. Dans "La parabole du palais",
l'épopée de la disparition est poétique
et géométrique en même temps, comme
la palabra (parole) et le palacio (palais) en espagnol,
les deux figures commencent par coïncider, et par cette
coïncidence, en arrivent à s'imbriquer l'une
dans l'autre.
Le génie du poème et du poète relève
le palais (dans le sens de aufheben) de la même manière
que dans le très court texte, "De la rigueur
des sciences", presque un épigraphe par sa longueur,
la description de l'empire ne se différencie pas
du tracé cartographique ni des prestidigitations
d'une fidélité diagrammatique qui, par cause
analogue, minutieuse, parfaite, supprime les territoires
qu'elle représente comme la représentation
de ces territoires. Peut-être il s'agit de son texte
le plus concis; il propose en peu de lignes la thèse
que consolide -de façon contradictoire- sa fiction
: plus le savoir est rigoureux, comme on dit du climat,
des intempéries, plus sont scientifiques les descriptions
formulées, plus dévastatrices, du moins dans
les limites littéraires.
Foudroyante, la brièveté littéraire
de la parabole entraîne une série de disparitions;
du palais, du poète, du poème qui "lui
a accordé l'immortalité et la mort" d'un
seul coup, un coup d'épée. "Le faiseur"qu'est
Borges met en question la création par le biais de
la parole et la disparition, la disparition par le même
biais. Autorité de l'auteur comme autorité
de l'empereur se confondent en un même ordre, comme
si en ayant condamné la poésie, dans les mêmes
années de ce siècle fendu en deux, on avait
en même temps condamné la théorie, l'histoire,
la géographie, l'idéologie, les mots et les
choses. Le peu de réalité qui reste s'évanouit
entre les précisions exactes des sciences et des
technologies voraces, entre les mots qui la discutent. Il
n'en reste presque rien: le silence, la littérature,
qui n'est sont ni contraires ni semblables.
L'évidence de cette annihilation, l'usurpation
du paysage par le mot, la désolation qu'elle propose,
ne devraient pas trop surprendre. En premier, le mot qui
désigne désert, désertion est le même
à l'origine, que celui qui désigne discours
ou sermon. Les choses disparaissent, comme dans le désert,
face au discours. C'est dit dans la Bible, où la
parole dans le désert est le double du désert.
Plus qu'étymologique, plus qu'idiomatique, la profondeur
de la relation entre "parole" et "désert"
enfouit ses racines dans une mythologie du rien, dans une
coïncidence de lettres, consonantique, minimaliste:
dbr. Le mystère de l'affinité se perd dans
des origines, comme dans une langue préalable, antérieure,
une esthétique du vide qui est la vision du début
et de la fin. Une relation sémantique similaire,
mais contraire, se vérifie en latin; desertus, participe
passé adjectivé de deserere, "se séparer",
"abandonner", d'où procède sermo:
"langue", "langage", du latin serere:
le désert privatif ou privé de la parole.
Mais revenons à la bibliothèque qui est le
thème de cette communication et, par dessus-tout,
le lieu de cette rencontre où l'on pose la bibliothèque
en question ou la question de la bibliothèque. Dans
chacun des deux cas, la question reste une recherche, une
quête et, selon Borges, la plus grande de toutes puisque
l'objectif s'assimile à la question de l'Univers.
Cela pose un problème. Mais, par dessus-tout, cela
suppose tomber dans diverses redondances qui ne semblent
pas déplorables mais incontournables, nécessaires
voire désirables.
Parler d'une bibliothèque dans une bibliothèque
serait l'une des premières redondances. Étant
donné les considérations précédentes,
jusqu'à quel point est-il prudent de représenter
ce qui est présent? Le préfixe re- est un
préfixe ambigu, il double la référence
en même temps qu'il la déroge: représenter
c'est un songe; qui se confonde et s'évanouit, révoque,
c'est-à-dire, évoque deux voix, deux fois.
Cela ne serait pas la première fois que la duplication
déroge. Et si le risque de l'Empereur Jaune qui voit
disparaître ses magnifiques demeures, cours, bibliothèques,
la salle hexagonale, le paradis ou jardin, n'était
pas seulement un jeu de paronomases mais une des fatalités
qui guettent le palais exposé à la poésie
et à l'histoire ? Pourquoi, selon le conte "Le
jardin de sentiers qui bifurquent", le problème
du temps qui est le problème majeur, est-il le seul
qui ne figure pas dans les pages du livre qui a le même
nom que le conte: "Jardin de sentiers qui bifurquent
?" C'est le titre de la nouvelle chaotique de Ts'ui
Pên -ce moine qui est l'auteur du livre éponyme
où "il n'utilise même pas le mot qui signifie
temps (7)". Le conte traite d'un jardin où -comme
dans un autre jardin que l'on regrette depuis toujours-
le temps disparaît dans ce labyrinthe perdu que le
narrateur s'imagine sous espèce de paradis:
"Je pensais à un labyrinthe
des labyrinthes, à un sinueux labyrinthe croissant
qui embrasserait le passé et l'avenir et qui impliquerait
les astres en quelques sortes. Plongé dans ces images
illusoires, j'oubliai mon destin d'homme poursuivi (8) "
Il n'y a jamais une seule raison. De même parler
de la bibliothèque dans une bibliothèque n'est
pas la seule redondance. En ce qui concerne Borges, la bibliothèque
est allégorie, emblème et synonyme de sa littérature,
de sa personne, qui mêle masque et identité
dans son sens. De la même manière que dans
"Le Jardin de sentiers qui bifurquent" le titre
d'un conte se confond avec le titre d'un livre, une parabole,
pour leur allusion au paradis, un paradoxe pour la biffure
qui barre les différences. Dans ce dangereux procédé
, les références se perdent dans les mots,
l'un dans l'autre, pour disparaître sans laisser des
traces, comme l'air dans le ciel et la mer dans la mer.
Proche de l'éternité, Borges, qui s'imaginait
le paradis sous espèce de bibliothèque (9)
, fait allusion au bonheur de comprendre, à l'aventure
procurée par les lectures talmudiques ou théologiques
résumées par le pardés, un verger,
une orangeraie, en hébreu actuel, mais avant tout
un acronyme qui, doctrinairement, étymologiquement,
se forme grâce aux initiales, en hébreu, de
ces quatre lectures que l'orthodoxie rend plus que propices
nécessaires. (10) Les avenirs sont plusieurs, les
temps nombreux et toutes les options possibles. A la différence
du conte où les sentiers bifurquent, "c'est
une image incomplète mais non fausse" où
s'élit une possibilité en excluant les autres,
toutes les possibilités sont contenues. (Le narrateur
souligne lui-même). Choisir dans la totalité
de la bibliothèque, dans cette collection, est la
fonction de l'homo legens, le lecteur, l'électeur,
quelqu'un qui lit ne peut que choisir. La pluralité
de temps, qui comporte une pluralité de mondes, sert
de consolation au personnage poursuivi, condamné,
c'est une variation cosmique qui provient de France, une
"hypothèse" du personnage du conte qui
nous renvoie à Louis-Auguste Blanqui.
Même si ce controversiel "communard", "la
voix d'airain (qui) avait ébranlé le XIX siècle
(11)", n'est pas trop versé en astronomie, ni
en astrologie, pas plus que ne l'était l'auteur de
Le jardin, son livre, L'éternité
par les astres: hypothèse astronomique, constitue
l'un des points de départ obligés pour comprendre
l'un des itinéraires les plus parcourus par l'imagination
de Borges: il détermine et configure sa volonté
de fiction, comme le philosophe aurait pu se proposer la
volonté du vrai.
Étant données les différences entre
les deux, étant données leurs coordonnées
politiques, historiques et biographiques apparemment antagonistes
qui les mettent en opposition, bien qu'elle paraisse invraisemblable,
la vision cosmogonique de Blanqui, l'espérance d'une
révolution qui, plus que politique, est, littéralement,
astrale, en vertu des mondes répétés
et différents qu'il imagine, les événements
qui se répètent jusqu'à l'infini dans
des espaces qui se multiplient comme des copies, comme des
exemplaires d'un même livre, les sosies pluriels qui
peuplent la fiction de Blanqui, justifient les choix surprenants
de la plus grande partie des textes de Borges. Parlant "des
mondes facsimilaires et des mondes dissimilaires, et aussi
de l'interminable espace, son livre s'intitule, avec une
beauté remarquable, L'éternité par
les astres; il date de 1872 (12)." dit Borges.
Dans le conte "La Bibliothèque Totale"
-il s'agit d'une des anticipations de la plus connue "La
bibliothèque de Babel"-le narrateur affirme:
"J'ajouterai pour ma part qu'elle (13) est un avatar typographique
de cette doctrine de l'Éternel retour qui, adoptée
par les stoïciens ou par Blanqui, par les pythagoriciens
ou bien par Nietzsche, revient éternellement (14) ."
Ce ne sont pas les seules fois où il cite Blanqui.
Les deux, Borges et Blanqui, soutiennent que chaque individu
existe également en un nombre infini d'exemplaires,
avec et sans variations. Dans "Le jardin..."
"Je sentis de nouveau cette pullulation
dont j'ai parlé. Il me semble que le jardin humide
qui entourait la maison était saturé à
l'infini des personnages invisibles. Ces personnages étaient
Albert et moi, secrets, affairés et multiformes dans
d'autres dimensions de temps."
Si pour l'écrivain, comme pour le poète,
le monde n'existe que pour aboutir à un livre, croyance
symétrique à celle de légions de croyants
qui ne doutent pas que cela ait commencé là,
les milliers d'exemplaires de ce livre total assurent une
étendue et une variété de mondes possibles,
de temps et d'espaces où l'éventualité
des événements se répète toujours
mais sous des formes différentes. Comme Blanqui,
comme Bioy Casares -mais c'est une autre histoire- le lecteur
trouve dans l'hypothèse astronomique du terroriste
français, la possibilité de fuir hors de l'emprisonnement
des multiples cellules dans lesquelles Blanqui a souffert,
une voie de sortie à l'enfermement dans les bibliothèques
dans lesquelles Borges a vécu, depuis le bonheur
de la bibliothèque paternelle dont il n'a jamais
voulu s'éloigner jusqu'aux vicissitudes dont il a
souffert dans la succursale Miguel Cané de la Bibliothèque
Municipale où il a vécu neuf années
de tristesse, de monotonie, d'ignorance et dont il ne se
souvient qu'à travers de nombreux désagréments
dans son "Essai d'autobiographie" et dans quelques entrevues (15).
Pas moins que le monde, la bibliothèque n'est cette
"prisonhouse of language" dont souffre tout poète
et qu'a signalé Nietzsche, un nom cité plusieurs
fois à côté de Blanqui, même si
Borges considère, lui, que les théories sur
le Retour Éternel du philosophe allemand seraient
moins intéressantes que celles de ce "fantôme
de la bourgeoisie" -comme le nommera Marx- qui se console
dans la fiction astronomique.
Le narrateur de "Le jardin" se réfère
à l'écrivain chinois, mais l'interpellation
au destinataire pourrait s'appliquer dans ces mêmes
circonstances:
"A la différence de Newton
et de Schopenhauer, votre ancêtre ne croyait pas à
un temps uniforme, absolu. Il croyait à des séries
infinies de temps, à un réseau croissant et
vertigineux de temps divergents, convergents et parallèles.
Cette trame de temps qui s'approchent, bifurquent, se coupent
ou s'ignorent pendant des siècles, embrasse toutes
les possibilités. Nous n'existons pas dans la majorité
de ces temps; dans quelques-uns vous existez et moi pas;
dans d'autres, moi, et pas vous; dans d'autres tous les
deux. Dans celui-ci, que m'accorde un hasard favorable,
vous êtes arrivé chez moi; dans un autre en
traversant le jardin, vous m'avez trouvé mort; dans
un autre je dis ces mêmes paroles, mais je suis une
erreur, un fantôme."
Même si l'intrigue narrative restreint l'approche
à l'articulation des incidents argumentatifs, la
voix, son ton, l'insinuation ironique, son registre, entre
philosophique et littéraire propres à sa fiction,
l'emphase mystique d'un certain style épistolaire
dans "La bibliothèque de Babel", ses fondements
conceptuels, diffèrent peu des lignes de Blanqui,
citées par Borges et par Bioy Casares à plus
d'une occasion. Tous les trois sont obsédés
par les "bifurcations" de cette "actualité
éternisée" dont parle Blanqui, remplie de mondes infinis, identiques (16) :
"Ce que j'écris en ce moment
dans un cachot du fort du Taureau, je l'ai écrit
et je l'écrirai pendant l'éternité,
sur une table, avec une plume, sous des habits, dans des
circonstances toutes semblables. Ainsi de chacun. (...)
Le nombre de nos sosies est infini dans le temps et dans
l'espace. (...) il n'y a ici ni révélations
ni prophète, mais une simple déduction de
l'analyse spectrale et de la cosmogonie de Laplace. Ces
deux découvertes nous font éternels. Est-ce
aubaine? Profitons-en. Est-ce une mystification? Résignons-nous (17) ."
Et, en prison, Blanqui continue avec ses recherches méthodiques,
se heurtant aux livres et aux étoiles avec la multitude
fourmillante de ses sosies, tous ces individus qui, semblables
à lui, existent en un nombre infini d'exemplaires
avec et sans variations, avec son optimisme mélancolique,
avec ses astres qui se multiplient, bifurquent perpétuellement
parce que "L'Univers se répète sans fin
et piaffe sur place. L'éternité joue imperturbablement
dans l'infini les mêmes représentations."
Bioy, Blanqui, Benjamin, Borges ou ses personnages sont
séduits par l'hypothèse d'une voie de sortie
plurielle grâce à la multiplication dans le
temps et dans l'espace; leur espérance réside
dans cette pluralité. Il faut se rappeler que Borges
avait consacré un essai à Blanqui dans la
revue Sur, d'où je cite les lignes suivantes:
"Blanqui remplit de répétitions
infinies, non pas seulement le temps mais aussi l'espace
infini. Il imagine qu'il y a dans l'univers un nombre infini
de facsimilés de la planète et de toutes les
variantes possibles. Chaque individu existe également
en un nombre infini d'exemplaires, avec ou sans variations (18) ."
Il faudrait se souvenir qu'un des premiers livres de Borges,
soumis par lui-même à la censure la plus sévère,
mais réédité de façon posthume,
El tamaño de mi esperanza (19) , réplique
le titre El tamaño del espacio, un petit volume
que Leopoldo Lugones (1921) avait écrit quelques
années auparavant à propos de questions mathématiques
et dont on se souvient peu. Il trouve dans les textes époustouflants
de Blanqui le contrefort improbable d'une vision esthétique
qui va au-delà des spéculations mathématiques
ou des injustices politiques ou policières, engageant,
littérairement, une espèce de cette éternité
sub specie d´étendue, c'est-à-dire,
l'espace comme une espèce de espérance: "l'univers
a brusquement empiété sur les dimensions illimitées
de l'espérance" ["El universo bruscamente
usurpó las dimensiones ilimitadas de la esperanza"].
disait-il dans "La bibliothèque de Babel".
Son narrateur avoue être l'auteur de "Cette
inutile et prolixe épître que j'écris,
existe déjà dans l'un des trente volumes des
cinq étagères de l'un des innombrables hexagones-
et sa réfutation aussi." Il ne plaignait pas
puisque pour lui, "Parler, c'est tomber dans la tautologie"
(20) . Il ne serait donc pas étrange qu'un poème
de Borges parlait d'un poème ou de la poésie,
la sienne ou celle d'autrui, comme dans un livre l'on parlait
d'un livre ou de littérature; ce sont des redondances
prévisibles, comme il était prévisible
que dans une bibliothèque l'on parlait de bibliothèques,
ou de Borges, de la même façon que le Quichotte
est présent dans le Quijote et le Coran
dans le Coran.
Davantage qu'un autre auteur, Borges paraît la prosopopée
qui personnifie la bibliothèque, non seulement parce
qu'il a fait de la bibliothèque son topos narratif,
poétique, autobiographique, par excellence, mais
aussi parce que, d'autre part, s'il existe une image emblématique
de la pensée de Borges -plus que les labyrinthes
rebattus, les miroirs ambigus, les gestes d'un tigre plus
fixes que féroces - cette image serait celle de la
bibliothèque, l'endroit où se croisent les
visions et les divisions de la lecture. Ainsi, ces labyrinthes
perdus (un hypallage, car dans ce cas c'est l'individu qui
se perd, dans un labyrinthe comme il s'est perdu auparavant
dans un Jardin), au milieu de ces miroirs ambigus, reflètent
l'image d'un lecteur qui se penche sur la page. Miroirs
dans le désert ou dans le discours qui sont aussi
des mirages. Ébloui, les yeux entrouverts, sur les
pages ouvertes d'un livre de sable, indistinctes, où
glisse le temps dans la clepsydre qui "vole l'eau",
la vie ou le temps, occupés par la parole. Entre
ces eaux le visage de Narcisse, comme celui du lecteur entre
les lignes d'écriture, s'estompe, se répète
ou s'anéantit. Semblables aux rayures obsédantes
du tigre, ses lignes se confondent avec les rayures des
barreaux, comme les rayons ouverts ou vitrés, ainsi
que le suggère le Traumkristalle de Kurd Lasswitz,
où s'alignent les livres de la bibliothèque
totale. Identique à "L'autre tigre", littéraire,
rhétorique, tout aussi mystérieux :
C'est un tigre de symboles et d'ombres,
Une série de tropes littéraires.
ce ne sont rien d'autre que des variations figurées
sur un thème de bibliothèque. Ainsi conclut
Borges dans "La sphère de Pascal" à
propos de l'histoire universelle qui n'est en fait que l'histoire
des diverses intonations de quelques métaphores."
Fatigué des utopies, précisément dans
une de ses "Utopies", un personnage se demande:
"Reste-t-il des bibliothèques et des musées
?", dans son imagination poétique et intellectuelle,
la bibliothèque est l'archétype de la modulation
symbolique.
D'un récit l'autre, des "écrivains
imparfaits" dans "Examen de l'uvre de Herbert
Quain" ou bien "le bibliothécaire imparfait"
dans "La bibliothèque de Babel", ou dans
le précèdent "La bibliothèque
totale", "de taille astronomique" où
"Il y aura tout dans ces volumes
aveugles. Tout: l'histoire minutieuse de l'avenir. (...)
Tout, mais pour une ligne raisonnable ou une notice exacte,
il y aura des millions de cacophonies insensées,
de fatras verbaux et d'incohérences. Tout, mais les
générations des hommes pourront passer sans
que les rayons vertigineux- les rayons qui oblitèrent
le jour où le chaos-leur aient octroyé une
page tolérable." (21)
Tout ce qui arrive, arrive dans la bibliothèque.
Là, tout se répète, une totalité
qui, en français, facilite l'allitération
avec tautologie: la répétition s'approche
de la totalité, en latin in toto ne se distingue
pas auditivement de sa propre répétition.
Tautologie "redite, proposition identique", de
tauto- : "le même", contraction de to auto:
"la même chose (22)". La figure désigne
une proposition complexe qui ne peut être que vraie,
c'est-à-dire, une proposition dont le prédicat
ne dit rien de plus que le sujet. L'on avait déjà
dit que les redondances, même si dans ce cas elles
ne sont pas totalement superflues, seraient, en plus d'être
abondantes, inévitables.
Bien qu'elle soit de Babel, la bibliothèque est
totale: "Tout est dans tout (23)" est aussi une
citation, mais dans ce cas de Jules Laforgue, un des poètes
préférés de Borges. La phrase, particulièrement
tautologique, est la consigne de Pan, le personnage de "Pan
et la Syrinx ou l'invention de la flûte à sept
tuyaux" de ses Moralités légendaires:
"Ce n'est pas pour rien que Tout est dans Tout !"
La circularité de la tautologie décrit et
confirme la totalité à laquelle il renvoie,
une affirmation qui ne peut qu'être vraie étant
donné que le prédicat ne se différencie
pas du sujet. En raison de cette logique spéculaire
où tout se reflète dans tout, l'enferme dans
la répétition de répétitions
qui est la bibliothèque: lecteur, Borges reprend
d'autres auteurs, le lecteur reprend Borges, d'autres auteurs
reprennent Borges, ce sont les tours et les détours
des anneaux formés par deux serpents qui n'en finissent
pas de se dévorer l'un l'autre: "J'affirme que
la bibliothèque est interminable." (24) dit
le narrateur de Borges.
Notre attention est attirée par le fait que, passant
de "La bibliothèque totale" à "La
bibliothèque de Babel", Borges ait chiffré
obsessivement son imagination par une figure géométrique:
les galeries sont hexagonales, comme le sont les salles,
"Depuis quatre siècles les hommes épuisent
les hexagones" et le narrateur ne finit pas d'insister
sur la figure de l'hexagone, du mot ou de ses dérivés,
d'une figure qui est, d'après lui, "une forme
nécessaire de l'espace absolu ou, du moins, de notre intuition de l'espace." (25)
L'auteur de l'épître dit que quelqu'un se
propose de conquérir les livres de l'Hexagone Cramoisi:
"Dans quelque rayon de quelque hexagone (ont raisonné
les hommes) il doit exister un livre qui soit le chiffre
et le résumé parfait de tous les autres."
(Borges souligne ces mots). Sans doute, au-delà des
interprétations mystiques qu'évoque le considérable
imaginaire ouvert par la figure géométrique,
la symétrie hexagonale qui correspond parfaitement
à l'équilibre inerte (26), ou son allusion
au numéro six qui, décodé par la kabbale,
se réfère aux six jours de la création
de l'Univers, ou l'hexagrame, le sceau de Salomon, composé
lui de deux triangles équilatéraux distincts
placés tête-bêche l'un sur l'autre (27),
les dédoublements et limitations alchimiques grâce
auxquels on arrive à la figure mystérieuse
(28), suggèrent une lecture historique, trivial même
qui, parmi ces lectures ésotériques, ajouterais
une autre redondance à la série de celles
déjà inévitables.
Parler d'hexagones dans un hexagone... Au-delà de
la banalité de la répétition et du
diagramme cartographique qui donne lieu à l'association
évidente, il serait pertinent de rappeler que la
référence française ne semble pas lointaine:
"Qu'il me suffise, pour le moment,
de redire la sentence classique: "La Bibliothèque
est une sphère dont le centre véritable est
un hexagone quelconque, et dont la circonférence est inaccessible." (29)
Borges rappelle, dans un autre texte, que dans le Timeo,
Platon dit que la sphère est la figure la plus parfaite
et la plus uniforme, vu que tous les points de sa surface
sont équidistants du centre et que la circonférence
est l'une des constantes mystiques sur laquelle la réflexion
alchimique ait le plus médité. Il s'éloigne
de l'affirmation de Pascal pour adapter la référence
mystérieuse et réitérée à
sa vision géométrique de la bibliothèque
mais il s'en approche à cause de la terreur que lui
inspirent la distance, le silence, l'espace, l'éternité,
l'infini, la sphère ("Le silence éternel
de ces espaces infinis m'effraie."(30) (...) "Que
deviendra donc l'homme? Sera-t-il égal à Dieu
ou aux bêtes? Quelle effroyable distance!" (31)
Plus que les pensées de Pascal lui font penser,
sa rencontre de Dieu fait penser Borges à la solitude
d'un philosophe manifestant qu'il ignore les espaces et
les espaces l'ignorent,(32) il se souvient de Paul, quelqu'un
qui espère être connu de la même façon
qu'il connaît
"Il ressentit le poids incessant du
monde physique, il ressentit le vertige, la peur, la solitude,
et les exprima dans ces mots: "La nature est une sphère
infinie dont le centre est partout, la circonférence
nulle part." Tel est le texte que publie Brunschvicg,
mais l'édition critique de Tourneur (Paris, 1941)
qui reproduit les ratures et les hésitations du manuscrit,
révèle que Pascal commença à
écrire "effroyable": "Une sphère
effroyable, dont le centre est partout, la circonférence
nulle part." (33)
Il s'en tient à constater les variations de la fameuse
affirmation du fragment 72. Il parle dans Autres Inquisitions
de "la sphère de Pascal" et de "Pascal"
dans un autre texte. Mais Pascal lui-même l'intéresse
davantage que ses Pensées . Curieusement il ne constate
pas que Blanqui, habitué à la méditation
mélancolique dans les nombreux cachots où
il avait été enfermé, avait aussi commencé
le premier chapitre qui se nomme "L'Univers - L'Infini",
élaborant sa fiction hypothétique, par la
même magnificence de langage qu'il admirait en Pascal:
"L'Univers est une sphère dont le centre est
partout et la surface nulle part." C'est possible,
par contre, que la parodie plurielle de Laforgue, ne soit
pas trop loin:
« L'Art est tout, du droit divin
de l'Inconscience
Après lui, le déluge! et son moindre regard
est le cercle infini dont la circonférence
est partout, et le centre immoral nulle part. » (34)
Comme il est noté dans le volume de La Pléiade,
la publication de "Examen de l'uvre d'Herbert
Quain"-le conte qui précède "La
bibliothèque de Babel"- apparaît dans
Sur, les deux la même année (Sur
No. 79, 1941) entre "India" de Fernán
Silva Valdés, une traduction en espagnol de la Farce
de Maître Pathelin due à Rafael Alberti,
un article de Roger Caillois intitulé "Examens
de conscience", semblable au titre de son conte et
un article qui commente trois ouvrages d'actualité-
Tragédie en France de André Maurois,
Sept mystères du destin de l'Europe de Jules
Romains et A travers le désastre de Jacques
Maritain. Selon J.-P. Bernès, "cette contextualisation
banalise habilement le texte de fiction de Borges, qui présente
toutes les apparences d'une note chronologique".(35)
Je dirais même qu'il commence de façon moqueuse
en lui donnant le caractère funèbre d'une
notice nécrologique: "Herbert Quain est mort
à Roscommon". Mais en aucun des deux cas on
ne devrait négliger l'homogénéité
du contexte culturel qu'elle implique.
Si l'on tient compte du fait que Borges, peu de fois dans
ses écrits, décrivait l'espace où se
déroulaient ses contes, on est surpris par la minutie
de détails du lieu, de l'endroit, de l'ambiance que
présente "La bibliothèque de Babel":
"de vastes puits de ventilation en son milieu, entourés
de rampes extrêmement basses" et cela continue
ainsi. Si l'on se souvient aussi que l'un de ses moyens
d'universalisation consiste en la décirconstancialisation
des épisodes, choisissant précisément,
de ne pas mentionner les endroits qui ne sont rien de plus
que des accidents de l'espace universel, ou d'ironiser sur
le procédé précis de la mention descriptive
grâce à des voisinages oniriques (36). Borges
fait allusion aux rues qu'il mentionne dans le cauchemar
qui est "La mort et la boussole", le cauchemar
où s'entrecroisent des éléments de
Buenos Aires, déformés par l'épouvante
du cauchemar, semblables aux localisations mythiques (Héliopolis
ou le jardin de Tebas Hakatómpylos) ou des "manipulations
de noms" -comme on dit "manipulation d'images"-
des précisions extravagantes comme "Le Caire,
Illinois", accouplements qui, comme "Sèvres-Babylone"
n'en paraissent pas moins excentriques que "Illiers-Combray".
Son intérêt imprévu pour les infinis
détails de la construction d'un bâtiment ne
laisse alors de surprendre.
Au milieu de bien d'autres, avec des procédés
similaires, un exemple de décirconstancialisation-
une mondialisation avant-la-lettre- commence par dérouter:
"L'action se passe dans un pays opprimé
et tenace: la Pologne, l'Irlande, la république de
Venise, un État sud-américain ou balkanique...(...)
Disons (pour la facilité du récit) l'Irlande."
(37)
raconte-t-il dans "Thème du traître et
du héros":
Ou dans la conclusion d'un autre conte, il choisit dans
le même but de mêler ou d'effacer des traces
particulières:
"L'histoire était incroyable,
en effet, mais elle s'imposa à tout le monde, car
en substance elle était véritable. Vrai était
le ton d'Emma Zunz, vraie sa pudeur, vraie sa haine. Vrai
aussi était l'outrage qu'elle avait subi; seuls étaient
faux les circonstances, l'heure et un ou deux noms propres."
(38)
Néanmoins, il est l'auteur d'un livre qui met en
ordre ses voyages selon le pays, les lieux. Un atlas?(39)
Borges? Cela paraîtrait invraisemblable et pourtant,
sans faire plus de concessions aux circonstances géographiques,
son atlas n'est qu'un nom, de la même manière
qu'il dénomme une Histoire de l'éternité
(1936) ou de l'infamie (1935), d'un caractère
historique intermittent. Par conséquent, par son
insistance dans le lieu, dans l'emplacement, le bâtiment,
bref, dans le local -avec ou sans couleur- on ne peut éviter
de faire une association avec la France: dans ce contexte,
cette insistance sur les hexagones ne peut pas ne pas être
associée à la métonymie familière
qui schématise ou identifie la France métropolitaine
avec l'hexagone. Je ne pense pas qu'il serait venu à
l'esprit du Général de Gaulle de dire en ces
années-là que des "milliers d'impatients
abandonnèrent le doux hexagone natal" (40) comme
affirme le narrateur, alors qu'il s'est référé
au "vénérable et secret hexagone qui
l'abritait"(41) et ainsi, lui est venue l'idée
de la figure géométrique et rhétorique
à partir de 1934. Depuis ce jour c'est devenu un
poncif, une appellation domestique, un lieu commun.
"Comme tous les hommes de la Bibliothèque,
j'ai voyagé dans ma jeunesse; j'ai effectué
des pérégrinations à la recherche d'un
livre et peut-être du catalogue des catalogues."
(42)
On pourrait affirmer que pour Borges, en termes généraux,
le lieu est comme le lieu commun pour Aristote, plus qu'un
endroit, un argument, un cliché rhétorique,
convaincant, parfois, connu, partagé, commun. L'espace
de la bibliothèque rend légitime la localisation
du lieu commun, une abondante réserve ou carrière
de redondances où découvrir quelque chose
de nouveau serait plus qu'inhabituel, incohérent:
"Visiblement, personne ne compte rien découvrir".(43)
Cependant, Octavio Paz affirme que "ce qui est nouveau
n'est pas nécessairement l'inédit; le nouveau
est le nouveau pourvu que ce soit inattendu.(44) C'est inattendu
aussi que la bibliothèque soit un lieu qui favorise
le lieu commun, et, en même temps, favorise une esthétique
de l'étonnement: "Serendipity". (45)
Afin d'écarter tout soupçon d'insinuation
péjorative -que l'expression recherché topoi
koinoi aurait empêché, il faudrait confirmer
les arguments stratégiques d'une logique "qui
faciliterait, par trop connue, l'invention de raisonnements
nécessaires au cas".(46) Un quatrième
axiome,(47) que le narrateur ne formule pas, pourrait être
que tout ce qui existe là, comme dans une légende
arabe, existe parce que cela a été écrit:
"La certitude que tout est écrit nous anéantit
et nous rend fantômes".
Cette identification entre le lieu et le lieu commun ne
serait pas étrangère à la poétique
de Borges. Comme si les paroles donnaient lieu, littéralement,
à une portion de l'espace, resserrant lieu conventionnel
et langage conventionnel en une même convention. Vérifier
les substitutions d'un lieu par un mot ou le contraire sont
des truchements constants de sa magie? Nous avions commencé
par la lettre beth qui recouvre les deux choses, l'espace
où habite l'homme, suivi par la carte qui déplace
l'Empire, par le poème qui déplace le palais,
par la bibliothèque l'Univers. Les livres et la muraille
(48) ont préservé une association intime et
adverse de conservation mutuelle et de réciproque
substitution, un mouvement, une métaphore littérale:
le déplacement.
Ce déplacement s'observe avec la plus grande netteté,
au pied de la lettre, dans un de ses contes les plus cités:
"L'aleph".(49) Pour Borges, le terme hébreu
désigne un point, une lettre, un mot, un titre, un
conte, un livre, une allégorie anticipatoire de l'univers
médiatique: tout: ce qui a existé et existera
et même ce qui n'existera pas. Le narrateur explique:
"Il précisa qu'un aleph est l'un des points
de l'espace qui contient tous les points." Que la lettre
ne puisse pas se passer de la spatialisation, cela est assez
clair autant que la confusion entre la nécessité
réciproque entre lettre et espace. Puisque la lettre
a besoin de s'inscrire dans un lieu, contre le temps, Carlos
Argentino Daneri, le poète vulgaire du conte a besoin
de cet aleph qui existe dans le sous-sol de sa maison pour
écrire des poèmes: "il dit que pour terminer
le poème la maison lui était indispensable
car dans un angle de la cave il y avait un Aleph."
Mais ce n'est pas là le seul déplacement à
illustrer où le mot substitue un lieu par un mot.
Il est nécessaire de faire appel à la recherche
génétique et de comparer le manuscrit de "L'Aleph",
un des rares que l'on ait conservé de l'uvre
de Borges. Dans un état antérieur du texte,
il n'y a pas mention du nom d'aleph, la lettre initiale
de l'alphabet hébreu mais de "mihrab",
cet espace sacré dédié à la
prière d'où l'imam dirige l'oraison et qui
constitue, dans l'architecture religieuse musulmane, l'espace
le plus important de la mosquée, auquel la richesse
de la décoration ajoute une dimension encore plus
grande. Important pour l'histoire de l'art et pour la théologie,
objet de réflexion historique, artistique, sociologique,
philologique, et à un moindre degré, liturgique,(50)
c'est un refuge, le lieu le plus secret du temple qui symbolise
l'essence du dogme.(51)
Dans une conférence sur Les mille et une nuits,
Borges se demande:
Que sont l'Orient et l'Occident? Si on
me le demande, je l'ignore. Cherchons une approximation.
(52)
En termes cardinaux, hémisphériques, en
relation avec l'espace, Borges se pose la même question
que celle qu'Augustin se formulait à propos du temps
et, comme le ancien évêque africain, il répond
en rejetant la question et en la reformulant. Dans la fiction
épistémologique de Borges-précédente
et semblable- comme dans l'actualité informatisée,
les distances et les différences planétaires
ne sont rien de plus que des accidents de l'espace que l'espace
-sous espèce de espace- ne différencie pas.
Le mihrab qui est le lieu sacré, le lieu de tous
les lieux, devient l'aleph, une lettre qui est la mystérieuse
unité à partir de laquelle surgissent toutes
les lettres et, qu'à son tour, devient un petit coin
dans le sous-sol d'une maison en démolition. Dans
la fiction épistémologique de Borges, l'espace
se littéralise dans la même mesure que la lettre
se spatialise. Ce mouvement répète inversement
le va-et-vient des premières lettres de l'alphabet
hébreu qui débute par aleph et continue par
beth, une maison, la lettre où commence la Création
pour suggérer -peut-être- qu'avant que ne commence
cette lettre, l'espace lui-même avait commencé,
afin que la lettre et l'infini puissent avoir lieu. Espace
dans la lettre et lettre dans l'espace, la bibliothèque
bâtit un double espoir: "Ma solitude se console
à cette élégante espérance."
où le conte finit.
* Conférénce à
la Bibliothèque nationale de France. Paris, le 4 décembre
1999.
(1) Éditions du Centre Pompidou.
Paris, 1992.
(2) Borges. "La Bibliothèque Totale". Revista
SUR, No. 59, août 1939. Traduction de J.-P.Bernès.
La Pléiade. Ps.1578 -1581.
(3) Hannah Arendt. "Le pêcheur de perles".
Vies politiques. Gallimard. Paris, 1974. P. 292.
(4) Dante Alighieri. La Divina Commedia. Inferno.
Canto V.
(5) Borges. "Le jardin aux sentiers qui bifurquent."
Fictions. Op.Cit. 507.
(6) Th. Adorno. "Organon du penser et aussi bien mûr
entre lui et c'est qui est à penser, le concept nie
cette nostalgie. La philosophie ne peut ni esquiver une
telle négation ni s'y plier. C'est à elle
de faire l'effort d'arriver au-delà du concept par
le concept." Dialectique négative. Payot.
Paris, 1978. P.20.
(7) "Le jardin...". Op.Cit. 502.
(8) Borges. "Le jardin..." Op. cit. 502-503.
(9) Borges. "Poema de los dones". El hacedor.
Buenos Aires, 1960.
(10) Henri Atlan. "Niveaux de signification et athéisme
de l'écriture", La Bible au présent.
Actes du XXIè. Colloque des intellectuels juifs de
langue française. Gallimard. Paris, 1982.
(11) Walter Benjamin. "Thèses d'histoire de
la philosophie", in Poésie et Révolution.
II. Denoël. Paris, 1971. P.284.
(12) Borges. "Le temps circulaire". Histoire
de l'éternité. P.393.
(13) Le narrateur fait référence 'a La
course avec la tortue. Berlin 1929, de Theodor Wolff,
mentionné dans le même récit.
(14) Borges. "La Bibliothèque Totale".
Op.cit.
(15) Borges. An Autobiographical Essay. With Norman
Di Giovanni. In The Aleph and Other Stories. (1933-1969).
(16) L.B. de Behar. Borges ou les gestes d'un voyant
aveugle. Champion. Paris, 1998.
(17) L.-A. Blanqui. L'éternité par les
astres. Une hypothèse astronomique. P.148.
(18) Borges. SUR. Buenos Aires, Año X, No.65,
febrero de 1942. En Borges en SUR. 1931 -1980. Emecé.
Buenos Aires, 1999.
(19) Borges. El tamaño de mi esperanza. Proa.
Buenos Aires, 1926.
(20) "Borges."La biblioteca de Babel"¨.
SUR 1941. Ficciones, 1944. "La Bibliothèque
de Babel". La Pléiade. Op. Cit. P.497.
(21) Borges. "La Bibliothèque Totale."
Op. cit. P. 1580.
(22) Terme de rhétorique, souvent employé
avec une valeur péjorative devient terme de logique,
dans le XXè siècle.
(23) J.Laforgue. Moralités légendaires.
uvres complètes. III. Slatkine reprints.
Genève, 1979.
(24) Borges. "La Bibliothèque de Babel."
SUR. 1941. Ficciones. 1944.
(25) Borges."La Bibliothèque de Babel."
La Pléiade. Op. cit. P.492.
(26) Matyla C. Ghyka. "la syméttrie hexagonale
qui correspond parfaitement à l'équilibre
inerte (dont l'aboutissement idéal est: remplissage
du plan ou de l'espace, isotropisme, périodicité
statique, juxtaposition du même motif interchangeable,
sans direction favorisée)". Le nombre d'or.
Les Rhytmes. T.I. Gallimard, 1931. P.47.
(27) Ibidem. P.45
(28) In Ph. O. Runge. Écrits posthumes, 1810.
Citado en A. Roob. Op.cit. P. 686.
(29) Borges. "La Bibliothèque..."
(30) Pascal. Pensées. Fragment 392. Texte
établi par Louis Lafuma. Garnier - Flammarion, 1973.
(31) Ibid., Fragment 394.
(32) Borges. "Pascal" Otras inquisiciones.
Borges fait référence précise au fagment
207 de la édition de Bruschvieg.
(33) Borges. "La sphère de Pascal". Autres
inquisitions. La Pléiade. P.679.
(34) J. Laforgue. "La lune est stérile".
Imitation de Notre-Dame-la-Lune.
(35) J.-P.Bernès. Borges. La Pléiade.
Op.cit.P.1578.
(36) Borges. "El escritor argentino y la tradición".
Discusión. El Paseo Colón deviene "la
rue de Toulon"; las quintas de Adrogué, "Triste-le-Roy".
(37) Borges. "Thème du traître et du hérós."
In Fictions. Op. cit. P.522.
(38) Borges. "Emma Zunz". L'aleph. La Pléiade.
P.601.
(39) Borges. Atlas. Sudamericana. Buenos Aires, 1984.
Collaboration avec M.Kodama. "Ce livre qui, certainement
n'est pas un atlas."P. 7. "Préface"
(40) Borges. "La Bibliothèque de Babel".
("Des milliers d'impatients ['codiciosos'] abandonnèrent
le doux hexagone natal.") La Pléiade. Op.cit.
P.495.
(41) Ibidem. P.496.
(42) Ibidem 491
(43) "La Biblioteca de Babel"
(44) Octavio Paz. "La tradición de la ruptura".
Los hijos del limo. Barcelona, 1974.
(45) Le terme désigne ce talent naturel qui ont certaines
personnes grâce auquel elles trouvent par hasard des
choses intéressantes et appréciées.
Le mot fut créé par Horace Walpole qui, dans
une lettre du 28.1.1754, adressée à Horace
Mann, affirme avoir créé le mot à partir
d'un conte de fées: "The Three Princess of Serendip".
(Serendip est l'ancien nom de Ceylan).
(46) Borges. "La muraille et les livres". Autres
inquisitions.
(47) Les trois préalables sont: 1)"La bibliothèque
existe ab aeterno." , 2) "Le nombre de symboles
d'orthographe est vingt-cinq". 3) "Dans la vaste
Bibliothèque, il n'existe pas deux livres identiques."
(48) Borges. "La muraille et les livres." Op.cit.
(49) Borges. "L'aleph". Op.cit. P.660.
(50) Alexandre Papadopoulo. Le Mihrâb dans l'architecture
et la religion musulmanes. Si Hamza Boubaker. "Le
mihrâb". Actes du Colloque International
tenu à Paris en mai 1980. E. J. Brill. Leiden, 1988.
(51) Ibidem.
(52) J.L. Borges. "Las mil y una noches". En Siete
noches. Fondo de Cultura Económica. México,
1980.
